• Serge

Journal de Serge P.

Mis à jour : 26 août 2019


14 décembre 2018


Le courriel m’invitait à nouveau à la fête de ce soir pour Noël et précisait de manière ambigüe que mon ami n’y serait pas ? Il n’avait jamais manqué l’occasion de fêter. Je ne suis pas amateur de sous-texte mais là, vraiment, il se passe quelque chose que je ne comprends pas. D’autant plus que la célébration se tient chez lui. Impossible de le joindre. Sa boite vocale est pleine. Sa fille ne répond pas. Sa secrétaire me met en attente et finalement la communication se romps. Ou est-il ? Que se passe-t-il ?


15 décembre 2018


L’écran sur lequel je lis gagne en luminosité et le vent lui, gagne en force. L’orage est imminent. Des cliquetis légers sur le toit de tôle, la main fraiche du vent m’effleure la nuque, le grand palmier comme un fantôme s’ébroue agitant ses tentacules verts, de hauts en bas et de bas en haut, dans un acquiescement sans fin. Des lauriers s’égoutte la pluie fraiche, abreuvant au passage ses petites fleurs rouges, avant de rejoindre le sol d’où émane l’odeur de l’asphalte mouillée, puis, le silence ou presque : que le picotement de l’eau qui ruisselle dans les gouttières et au loin dans ce presque silence, l’Ave verum de Mozart.


16 décembre


Je suis déjà parti même si je n’ai pas bougé. C’est toujours comme ça la veille des voyages, je ne suis plus là où mon corps respire, je suis là où ma tête s’en va. Et une fois arrivé, je suis toujours là où j’étais. Pour quelques jours j’existe dans un autre espace temporel, celui entre deux choses, écartelé entre l’avant et l’après, là où règne l’hésitation, l’aller-retour, l’entre deux, ni chien ni loup, ni chaud ni froid.


17 décembre 2018


Rien, que de l’entre-deux.


19 décembre 2018

Je ne lui avais pas parlé depuis des mois et l’envie de le faire depuis quelques semaines me décida à lui téléphoner. Toujours la même voix bienveillante, calme, posée. Une pointe d’excitation de parler à quelqu’un en dehors de son amour, de son épouse adorée. Il en prend soin maintenant depuis la nouvelle : LA mauvaise nouvelle. Refusant la chimiothérapie elle suit un régime végétarien qui l’oblige à boire des jus frais du matin au soir et à se faire des lavements à base de café et de manière ancillaire à couper tout lien avec l’extérieur. Comment voulez-vous avoir une vie sociale quand vous devez vous préparer des jus-pressés-bio-frais toutes les deux heures. Nous avons parlé une heure de temps, en fait je l’ai écouté me parler une heure de temps.


20 décembre 2018


Journée sombre que ce jeudi. Finalement le verdict est tombé : cancer des poumons. Je l’ai eu au téléphone, sa voix est verte, il semble courir un marathon tellement il siffle en parlant, les éclats de rires qui ponctuaient chacune de ses phrases s’étiolent, se taisent. La maladie s’offre mon ami. À l’épicerie tout à l’heure, dans le rayon de la pâtisserie, une ancienne vedette, une pure beauté, qui faisait les couvertures de magazines quand j’étais ado, cherchait à lire sa liste d’épicerie quelle tenait dans sa main tremblante au bout d’un bras fatigué, loin de ses yeux myopes. Ici la vieillesse s’offre un visage.

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