Tu

Tu

La première cigarette, tu avais onze ans. Vous étiez dans la vigne, assis sur le sol. C’était l’automne. Le raisin avait été cueilli. Les feuilles jaunissaient. Mais il faisait beau et l’air était doux. Arlette. La fille du directeur de l’école privée. L’âge de ta sœur, un an de moins que toi. Tu te souviens d’elle, une fille vive, délurée, rieuse, et qui souvent amenait dans votre cercle de copains quelque chose d’étrange, d’inconnu, d’inusité. Ce jour-là, ce fut un paquet de cigarettes, des américaines, des Camel. Elle avait fièrement exhibé le paquet. Tu gardes l’image du chameau. De ces gestes aussi, déchirer la cellophane et ouvrir le paquet, en retirer une cigarette, vous la présenter avant de la glisser entre ses lèvres, puis sortir d’une poche de sa robe une boîte d’allumettes, l’ouvrir, saisir le mince bâtonnet et le frotter sur le côté de la boîte, un bref crépitement, la flamme s’approche de la cigarette, le rougeoiement du bout, la fine volute de fumée… tout cela tenait du rite, d’un cérémonial.

Tu toussas.

Tes yeux te piquèrent.

Ce fut ta première cigarette. Bien d’autres suivirent. Oh ! ce n’était encore quotidiennement, non ! Le paquet de Virginie sans filtre de ton père, laissé sur le coin d’une table.

Tu avais autour des seize ans. Tu passais de l’école de ton village à l’école technique en ville. Et tu passas des « américaines », des « blondes » aux « brunes », Gauloises, Gitanes… et plus tard, tu avais alors la vingtaine, aux Gitanes s’ajoutèrent les Bastos papier maïs, et toujours sans filtre. Le paquet par jour. Même deux…

Les jours de fête, c’était les cigarillos. Ou même le cigare. Et l’herbe. Les joints de « Sorel gold » ! et, parfois, un peu de hasch… Lors de tes premières vacances à Cuba, les Romeo y Julietta !

Les années passent. Le bébé entra dans ta vie. Tu cessas de fumer dans la maison. Le bébé devint un garçon. Il alla à la maternelle, puis à l’école. Il en revenait souvent avec des « Papa, fumer c’est pas bon, » « Papa, la fumée, ça pue, » « Tu devrais arrêter, papa. » Tu te mis à la pipe. Tabac hollandais. Cigarettes et cigares disparurent de ta vie…

Et puis, un soir d’hiver, il faisait froid. Tu vas chercher une pinte de lait à la Maisonnée. Ce n’est pas très loin. Tu as à peine passé le pas de la porte que tu sors une bouffarde de ta poche. Elle est déjà bourrée. Tu frottes une allumette. Tu aspires. Tu souffles la fumée. Tu marches sur le trottoir. Les guirlandes de Noël brillent de mille couleurs devant les maisons. Tu prends deux ou trois bouffées. Tu te sens tout drôle. Tu arrives devant le dépanneur… et tout est si soudain, tu jettes la pipe dans l’énorme baril noir servant de poubelle, et suivent le paquet de tabac et la pochette d’allumettes.

Tu reviens à la maison la pinte de lait dans les mains. Tu ne dis rien…

Une dizaine de jours plus tard, c’est Noël. La fête de famille dans le vieux chalet de bois rond au bord du lac Ouareau, à Saint-Donat. Le salon est plein. Et tous, ou presque, fument ! Le beau-père, les belles-sœurs et beaux-frères, les invités. Les musiques joyeuses, les placotages, les rires, et, à hauteur de visage, le voile bleu pâle d’un nuage de fumée. Ce soir-là, tu diras deux mots, sortiras, tu marcheras sur le sentier enneigé, monteras jusqu’au stationnement, et tu redescendras, tu entreras au chalet, et peut-être prendras-tu une gorgée de vin, ou d’eau, et très vite tu ressortiras, et toute la soirée jusque très tard, ce sera ces mêmes sorties et entrées, ces mêmes lentes marches sous les arbres…

Tu n’auras plus jamais fumé…

Bien des années plus tard, c’était un jour de fin d’hiver, le printemps n’était pas très loin, ce devait être un mardi, tout au long du trottoir, des amas de gros sacs noirs et rebondis. Tu marches. Dans ton dos, le vacarme d’un camion, des freins grincent, des bruits métalliques, des bruits de pas. Un homme en bleu de travail passe en courant, jette les sacs sur la chaussée. Le camion te dépasse.

Oh ! cette odeur douceâtre et écœurante de pourriture !

Illumination !

L’odorat t’est revenu !

Les lilas et les pommetiers, le printemps revenu, tu avais oublié ces senteurs, ce délice… Et tant de ces odeurs te sont revenues, celle du pain lorsque tu passes près d’une boulangerie et que l’on ouvre le four pour en sortir les miches, celles des grains de café que l’on torréfie lorsque tu passes près d’une brûlerie… ou encore… mais il y a cette chanson de Peter, Paul and Mary qui te revient…

Lemon tree, very pretty, and the lemon flower is sweet

But the fruit of the poor lemon is impossible to eat

… lorsque tu zestes un citron…

Odeurs, prélude aux saveurs…

Il pleut… et c’est une pluie qui, au sol, se fait glace.

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