Variations de style

Mis à jour : 26 août 2019


Ça fait bien cinq ans que je bosse dans ce café, et ce que j’y vécus hier ne m’était encore jamais arrivé. C’était le soir. Y’avait pas grand monde, six personnes, toutes assises autour de la grande table, quatre hommes, deux femmes, tous dans la trentaine. Ça buvait beaucoup de café, et ça parlait plus encore. Je comprenais pas tout, mais ça parlait ciné, enfin, c’est ce que je crus comprendre… Une histoire d’un couple mal assorti, c’est pas bien original ! Deux des gars parlaient plus fort que tous les autres et une des femmes ne disait pas un mot, mais elle ne cessait de prendre des notes sur un petit carnet. Ça me semblait s’éterniser quand soudain la porte s’ouvre et un jeune gars tout en noir, courbé, entre en trombe. « Cachez-moi ! qu’y braillait, cachez-moi ! » Y est tombé, s’est relevé, est retombé. Son passe-montagne était déchiré, il avait un œil au beurre noir et du sang sur le front. Les autres s’étaient tous tournés vers lui, et ne disaient plus un mot. La femme, elle, écrivait à toute vitesse. Et, tout soudain, plus de lumière, la musique s’arrête, on entendit au loin un brouhaha de cris, de vociférations. J’ai alors regardé le gars, lui ai montré la terrasse, derrière. « Ça donne sur la ruelle. Vas-y ! »



Être barista dans un café, ça te fait rencontrer un monde que tu ne verras jamais à l’université. Hier soir, c’était une gagne d’artistes, des cinéastes, ou alors des comédiens, c’est du moins ce que je crus comprendre à leurs conversations. Ils étaient six, quatre gars, deux filles, à peine la trentaine. Ils essayaient de mettre au point une scène avec un couple mal assorti. Deux des gars monopolisaient la discussion, une des filles ne disait mot et l’autre crayonnait sur un petit carnet. Ils buvaient café sur café. Et, parce que c’était le festival, j’avais monté un programme très jazz, et très cool. Une soirée plus tranquille, tu meurs ! Pis la porte s’ouvre en claquant, un grand maigre tout vêtu de noir entre en titubant et s’écroule. « Cachez-moi ! » Sa voix est rauque, presque un râle. Son passe-montagne est déchiré, il a du sang sur le visage. Les six se taisent d’un coup, le regardent ; ils ont tous l’air ahuris, ou hébétés. La fille au carnet note à toute allure. Et, d’un coup, tout s’éteint, la musique s’étouffe, et j’entends, au loin, des cris, des slogans hurlés. Je me penche sur le gars, lui montre la porte de la terrasse. « Vas-y, ça donne sur la ruelle. » Il m’a regardé, et est sorti bien vite. Les autres ont échangé quelques mots à voix basse, ils ont payé et sont partis. Je n’en sais pas plus. Y’ a-tu eu une manif, hier soir ?

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