Une variation de style - Line Bérubé

Une dame entre dans la salle d’attente d’un centre de prélèvements. Elle constate que beaucoup de gens attendent leur tour. Elle se dit que ce sera long. Elle va au distributeur de numéros pour en prendre un. Une dame lui suggère de prendre le numéro que quelqu’un a déposé sur le dessus de la roulette. La dame est ravie d’avoir un numéro qui lui permettra d’attendre moins longtemps. Elle remercie la femme. Elle s’assoit, tout sourire et sort ses deux cartes d’hôpital. Elle sourit à sa voisine de droite. Celle-ci lui rappelle qu’elle aura aussi besoin de sa prescription médicale. La dame lève son index, lui signifiant qu’elle a raison. Elle fouille son sac à main, d’abord lentement et, à mesure que son visage se décompose, elle fouille frénétiquement. Elle relève la tête, rougit et déclare à haute voix qu’elle a oublié sa prescription. Le chiffre du compteur est encore loin de celui que la dame tient dans sa main, sa voisine de gauche lui dit qu’elle a peut-être le temps de retourner chercher la prescription chez elle. La dame répond qu’elle habite trop loin. Déçue, elle se lève, puis se dirige vers la sortie sans saluer personne.


Une vieille couturière entre dans l’atelier d’échantillons. Son humeur se découd vite lorsqu’elle constate que d’autres retoucheuses et confectionneurs sont assis et attendent de tirer leur épingle du jeu. Se disant que la marge de couture sera longue, elle zigzague à travers les cousettes, salue un prince de Galle du bonnet et se faufile jusqu’à la manivelle pour prendre son coupon. L’habilleuse assise près du cylindre lui suggère de piquer l’agrafe que quelqu’un a abandonnée sur le dessus de la machine. La couturière est ravie d’avoir une laize qui lui permettra de prendre du galon, elle qui croyait avoir maille à partir ! Elle remercie l’arpette pour sa piqûre de soutien. Elle s’assoit, le sourire pincé, et s’affaire à sortir les deux carrés de tissus à fournir à l’atelier, lorsque son tour sera venu. Elle esquisse un sourire satisfait à la modéliste de droite. Celle-ci lui rappelle qu’elle doit aussi sortir sa liste de matériaux pour exécuter la prise d’échantillon. La vieille couturière lève son doigt de fée, signifiant qu’elle a raison. Elle fouille à nouveau dans son nid d’abeille, d’abord d’un point invisible, puis fronce les sourcils et s’énerve jusqu’à atteindre le bouton-pression. Comment a-t-elle pu oublier cette garniture, elle qui s’est toujours montrée antitaches, au fil des années! Vraiment, c’est le bout de l’élastique ! Son regard se voile, l’air chiffonné elle relève la tête et déclare à haute voix qu’elle a oublié son patron à la maison. Comme la mesure apparaissant à l’écran est encore loin du chevron que la vieille tient dans sa main habile, l’habilleuse lui suggère de retourner chercher son patron chez elle. La vieille couturière répond qu’elle ne peut couper en biais, elle habite trop loin. Constatant son emmanchure, elle ajuste sa boutonnière, remonte sa collerette, puis se dirige d’un pied-de-poule décidé vers la sortie, sans taffetas ni dentelle.

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