Un autre monde de CB

Lorsque je sortis de la Caisse, où je venais de retirer l’argent pour ma semaine, le ciel, d’un bleu rayonnant quelque minutes plus tôt, s'était étoffé d’un nuage gris foncé de taille impressionnante. Peu encline à risquer de mouiller mes rutilantes bottines rouges toutes neuves, je me laissais tenter par une halte à la bibliothèque municipale plutôt que de poursuivre mon chemin vers la maison.

     En entrant dans ce havre de culture, un coup d’œil rapide me permit de constater que mon fauteuil préféré, dans l’angle d’où l’on peut voir à la fois la grand-place et la rue tout en étant à l’abri d’un rideau de plantes vertes, était disponible. Je pris donc le temps de chuchoter un bonjour à l’employée derrière le comptoir, de signifier d’un geste que j’avais déjà signé la pétition pour l'amélioration du transport en commun municipal au jeune qui attendais le chaland derrière un pupitre et d’échanger un sourire avec le vieux monsieur assis bien droit pour lire son journal devant une petite table. Munie d’un Boule et Bill, lecture agréable mais dont je pourrais aisément m'extraire une fois le nuage au loin, je me suis donc installée le cœur léger, satisfaite d’avoir un prétexte pour m’accorder une petite pause.


     Après quelques pages, je crus apercevoir comme un éclair gris filer sur le sol près de mon fauteuil.  La chose étant apparue à la périphérie de ma vision, seule une infime partie de mon cerveau enregistra l’information, le reste étant occupé à essayer de déterminer si les jeux de cow-boys et d’indiens entre Boule et Pouf, arborant l’un veste à franges et chapeau de cuir et l’autre une coiffe pleine de plumes colorées, pouvait alimenter les débats sur l’appropriation culturelle. Mais lorsque le phénomène se reproduisit, cela provoqua un déclic dans mon esprit. Je levais les yeux de mon album pour reprendre contact avec mon environnement.

     Dehors, le temps se déchaînait. Le ciel était devenu d’un noir d’encre. Une pluie violente cinglait les vitres, poussée par un vent mugissant. L’un des néons, proche de l’entrée, clignotait avec un grésillement sinistre. J’avais beau tourner la tête, je ne voyais plus âme qui vive. Le silence habituel de la bibliothèque était devenu pesant, l’atmosphère moite et étouffante.

     Un nouvel éclair gris jaillit à l’extrême limite de mon champ de vision, me faisant sursauter. J’entendis soudain un mélange confus de bruits incompréhensibles qui semblait se rapprocher. D’un coup, un déferlement de gros rats fit irruption d’une des étagères, provoquant la chute de centaines de livres. Je hurlais à plein poumon, ce qui ne dévia pas plus leur trajectoire que ma présence, piquée au centre de ce raz-de-marée de rongeurs. Tétanisée, je fermais les yeux tandis que mes oreilles percevaient leur galop infernal. L’odeur était insupportable. Un coup de tonnerre déchira l’air tandis que mes yeux, derrière mes paupières closes, perçurent la violence d'un l’éclair. Le mur de vitres vola en éclat dans un vacarme assourdissant et le silence revint d’un coup.

 

     Je rouvris les yeux en reprenant ma respiration. La moitié de la bibliothèque, frappée de plein fouet par la foudre, n’était plus que ruine. La bibliothécaire sortit de son bureau à l'autre bout, l’air abasourdi et vint s’enquérir de mon état. Le jeune arriva des toilettes restées intactes, les yeux mi-clos et secouant la tête et les épaules au rythme de la musique sortant de ses écouteurs. Il accusa un léger choc lorsqu’il les ôta de ses oreilles dans l'idée de reprendre une place qui n’existait plus. Il n’y avait pas de journal proche de la petite table renversée. Et pas l’ombre d’un animal dans les parages. Un arc-en-ciel timide se dessinait au-dessus de la grand-place.

     De retour à la maison, la mort dans l’âme, je jetais mes bottines pleines d’éraflures et mes collants déchiquetés. 

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