Page fendue de CB


Les amoureux aidaient de tout leur cœur avant de

s'asseoir ensemble sur  le pont, après les dernières 

portes, quand la nuit enfin empêchait toute action.

    Yann et Gaud pratiquaient le tractage assidûment. 

Chaque soir, c’était à la poste qu’ils démarraient. Les

Moan, sur le vieux banc de bois, les regardaient qui pas-

saient leur cour. Ils avaient pris un tract, une fois.

    D’autres ont le privilège de pouvoir rêvasser durant

les soirées tièdes, les rockeurs ne se préoccupent de

rien que les crépuscules ne puissent embellir. Mais là,

sur un pays marin, tout portait à l’âpre revendication.

Aucune branche de vertueux nobles d’ici ne dressait la

tête, ni alentour, rien que de valeureux pêcheurs qui

passaient lentement des barques aux quais sales, avec,

pour fleurs, des algues brunes à offrir à leurs blondes,

en remontant de la grande halle aux poissons, défiant

le sentier avec leurs fichus caractères.  

    Les hivers ne sont pas exagérément froids dans cette

région tiédie par des courants marins doucereux. Mais

c'est égal, ces crépuscules devenaient plus lourds de ces

humidités glacées, et d’intolérables petites gouttes de

pluies qui se déposaient sur tout rendaient fou.

    Ils restaient tout de même sûrs de pouvoir se sentir 

bien là.  Et ce banc, qui portait des gens désabusés, ne

s'étonnait pas de leur courage entêté, faisant défaut à

bien d’autres; il en avait la certitude : eux réussiraient.


D’après un extrait de Pêcheur d’Islande, de Pierre Loti

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