• Jo

On verra (processus créatif)

Chiffonnée par un réveil pas même brutal, elle se verse un café, fait une toilette sommaire et enfile ses baskets pour une grande promenade matinale, minimum une heure peu importe la météo, et ce depuis deux ans, après avoir fumé sa dernière clope. La marche rapide, ça nettoie le cerveau et maintient le corps dans une forme acceptable, surtout quand on a eu une vie d’excès en tous genres et qu’on est d’un modèle un peu ancien. Une fois revenue, il est presque l’heure du lunch. Un saut dans la douche, des vêtements frais et secs et on passe à table.


Plus tard, devant l’écran, elle pousse des fesses le chat déjà installé sur le siège. On n’y échappe pas, quand ce n’est pas ce matou-là, c’est sa sœur, ou encore, elle sera dérangée par une livraison, le téléphone, Messenger qui se pointe à répétition. On sait bien, elle travaille à la maison, elle est donc constamment disponible, bah oui !! Sur Facebook, elle s’arrêtera pour un jeu d’adresse ou deux, un clic ici, un clic là, Match 3… et elle passe aux choses plus sérieuses.


Document vierge sous Word… Une idée, et puis une deuxième et plus si affinités... Elle donnera naissance à un personnage, lui inventera une vie. Le lendemain, ce sera un lieu qui se cherchera des acteurs. Ce qu’elle préfère, ce sont les jeux littéraires, textes courts, sans prétention particulière que celle de s’amuser un petit moment avec des contraintes souvent loufoques, juste parce que...


Elle n’a pas de rituel à proprement parler. Les mots s’enchaînent en liberté, se lient entre eux ou pas et la création se fait de manière organique, comme la pensée qui vogue d’un sujet à un autre, parfois s’arrêtant longuement, ou glissant, virevoltant comme une libellule dans le soleil. Fascinée par la théorie des rhizomes, son plaisir est grand à laisser les images se joindre, se trouver et se multiplier en branches, racines et radicelles divergentes, sans rime ni raison connue.


Le premier jet, comme son nom l’indique, est viscéral. C’est la matière brute, un amas de sable, de cailloux, dans lequel on dénichera peut-être une pierre un peu plus brillante que l’on tentera de polir. Plus souvent il n’y a rien du tout, que de la poussière d’idées et des fadaises et c’est très bien comme ça, personne n’écrit de chefs-d’œuvre à répétition et surtout pas en cinq minutes chrono ! Elle laisse donc les mots s’enchaîner, se trouver, s’amalgamer, les visions s’accumuler, se défier, jouer à mon père est plus fort que le tien, miroir, miroir dit moi qui est la plus belle ? Parfois elle bute. Il n'y a qu'un désert aride dans sa tête, désert qu’elle devra parcourir avant de retrouver le flot d’images mentales qui l’amèneront plus loin. Pour l’aider dans cette traversée, elle prend le premier livre qui traîne près d’elle, l’ouvre au hasard, s’attarde sur une phrase, un paragraphe. Souvent, ce coup de pagaie dans l’ailleurs repart les connections de manière tout à fait inattendue. Ce qui s’écrit par la suite n’a absolument aucun rapport avec cette courte lecture, mais des idées nouvelles en jaillissent ! Si le truc du bouquin ne suffit pas, elle utilisera les cartes. Oui, oui, les cartes du Tarot ou encore celles du jeu Oblique Strategies de Bryan Eno. Elle ne s’explique pas comment ce procédé stimule son imaginaire, mais ça fonctionne. Elle lit le texte, regarde l’illustration, observe les détails et voilà, elle se remet à pédaler. Elle ajoutera de la musique seulement si celle-ci s’impose au cours de cette mise en chantier, ainsi que des images, photographies, œuvres d’art. Elle est d’ailleurs bien désolée que cette plateforme ne permette pas l’utilisation du multimédia, il y a tant de possibles à créer quand on s'en donne les moyens ! Ce serait peut-être possible, mais les écueils sont nombreux et comme pour tous, le temps est compté.


Une fois cette étape franchie, le travail sérieux peut commencer. Et là, on ne s’amuse plus. Il faut mettre de l’ordre, respecter certaines règles, opérer, couper, charcuter, recoudre, réorganiser, déplacer, élaguer, raffermir, se positionner, insuffler la vie dans ces mots, ces personnages sans s’acharner. Il arrive si souvent qu’un texte soit mort-né, sans aucun espoir de survie, parce l’intérêt pour le sujet s’est tari, parce que le tout ne vaut pas ses parties, parce qu’on n’y croit plus...


Alors y a plus qu’à recommencer, « cent fois sur le métier… »

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