lodie

C’est un matin d’automne, une journée de septembre claire et fraîche. Élodie vient de se lever. Il est tôt encore. Elle a fait sa toilette. Elle a jeté un coup d’œil au thermomètre accroché à l’extérieur de la porte de la cuisine et regardé le ciel, très pâle encore, et le feuillage du grand orme commence à jaunir. L’âme vacante, elle erre dans l’appartement. De la chambre au salon à la cuisine. Elle ouvre l’armoire lui servant de dépense. Sa chatte se frotte à ses mollets. Son poil est si doux, mais la chatouille. Elle regarde la chatte, la rangée de boîtes, la chatte encore.

— Que veux-tu ? Saumon ? Poulet ? Bœuf ? Hein, Sidonie ? Fruits de mer ? Comment veux-tu que je le devine ?

Elle prend une boîte au hasard, la replace, en prend une autre. La chatte la regarde de ses grands yeux bleus.

— Tu m’aides pas beaucoup, tu sais…

Elle ramasse une boîte sans même regarder l’étiquette, et tire sur la languette.

— Pis elles sentent toutes pareil, non ?

Elle vide la boîte dans l’écuelle qu’elle dépose délicatement sous le museau de la chatte. La petite fontaine émet un léger gargouillis. Élodie prend le pichet, ouvre l’eau, la laisse couler un moment, emplit le récipient qu’elle verse dans la fontaine jusqu’à ce que cesse le bruit de chute d’eau. Sidonie alors s’approche et se met à laper.

Élodie retourne dans la chambre. Elle ouvre un tiroir de la commode, en sort une culotte rose et un soutien-gorge assorti. Elle enfile d’abord la culotte, puis agrafe le soutif en se regardant dans le miroir. Elle a une petite moue amusée et reste ainsi sans que ne passe le temps. Les cloches de l’église sonnent. « Quelle heure peut-il bien être ? » Elle ouvre la porte du garde-robe. Elle décroche de son cintre un sweatshirt noir, le regarde, le hume au creux des aisselles. Au dos, en grandes lettres blanches, Nirvana. « Sylvane ! » Le nom de sa fille lui vient soudain à l’esprit. « Elle avait quoi, seize ans ? dix-sept ? elle le portait tous les jours et n’écoutait que ça, le walkman accroché à la ceinture… Y pense-t-elle encore, au beau Kurt ? » Cela fait bien des années que sa fille a quitté la maison. Elle est maintenant à Londres, elle travaille en musique, mais quoi, elle ne le sait vraiment. « Tu ne m’écris pas souvent… je ne sais de toi que ce que tu mets sur les réseaux… » Elle enfile le vêtement, puis le jean, laissé hier en tas sur une chaise de la cuisine. Elle prend un verre d’eau tiède. Puis elle ouvre la porte du frigo et se penche. Sidonie se frotte à ses jambes.

— Sidonie, un jour, je vais m’enfarger pis tomber… et ce sera de ta faute !

Elle reste là longuement à regarder, tenant la porte de la main droite. Quelques oranges, deux pots de yaourt, le pain dont il ne reste que trois tranches « Il faudra que j’en rachète » et des pommes un peu fripées, deux œufs, un morceau de cheddar et un de brie, du lait écrémé, « Est-il encore bon ? » elle sort la pinte, l’approche de son nez, en referme le becquet et la remet à sa place. Une pomme de terre a commencé à germer. Élodie fronce ses narines. Et repousse la porte.

Elle allume la radio. Céline… et d’un coup la referme. Et soudain lui vient l’envie de sortir.

Elle met ses runnings, décroche sa veste de jean de la patère, la met sans la refermer et, son sac à l’épaule, ouvre la porte.

— Sidonie, je sors. Tu vas être sage ?

La chatte miaule, puis saute sur le sofa et se roule en boule contre le gros coussin à l’effigie de Rihanna, cadeau d’un Noël de Sylvane. Elle garde les yeux grand ouverts fixés sur la porte jusqu’à ce que celle-ci se referme et qu’elle entende le léger déclic du verrou.

Élodie descend les marches une à une, parfois s’arrêtant, perdue dans de vagues pensées qui roulent comme vagues et comme elles refluent et se perdent. Elle jette un coup d’œil à sa boîte aux lettres « Des pubs ! Y’a plus que des pubs ! » et l’ouvre ; elle saisit la liasse et la lâche dans la corbeille.

Elle sort.

Une feuille tombe, tout doucement, tournoie, se pose juste devant ses pieds. Elle la ramasse, la tient par sa tige, la contemple, ce vert si pâle, et plus pâles encore les nervures, et ce liséré jaune d’or ou de citron.

« À droite ? À gauche ? » Elle ne sait. Hésite. Elle a toujours la feuille à la main. Elle fait quelques pas sur la gauche. S’arrête. Revient sur ses pas. Et poursuit de son pas lent. Alangui. Elle regarde deux écureuils tourner autour d’un gros sac noir. Des bruits sourds de moteur, des grincements et cliquetis soudain brisent le calme, des chocs. Des freins crient longuement. Un camion stoppe brutalement. Les écureuils bondissent sur l’arbre. Un jeune homme se rue sur le sac, le saisit d’une main, le balance dans la benne et se hisse sur la minuscule plateforme alors que le gros véhicule repart en ahanant bruyamment « Mon Dieu, qu’est-ce que ça pue ! » et en exhalant des odeurs saumâtres de pourritures mêlées à celles douceâtres du mazout. « Qu’est-ce que ça pue ! » « Oh ! j’ai oublié de descendre mon sac ! » « Ben, ça attendra la semaine prochaine… »

Le camion s’éloigne. Les relents peu à peu s’évanouissent.

« Mais ça veut dire que mon odorat revient ! »

Élodie reste songeuse. « Cela fait combien de temps ? Un mois ?… » Elle réfléchit. « Non. Déjà presque deux ! » Elle sourit. Le ciel lui paraît être plus bleu. Elle marche. Regarde autour d’elle, les pignons des maisons, les ornements, les couleurs des briques, les fleurs de l’été dans leurs jardinières, les vitraux surmontant certaines portes ou fenêtres… mais les voit-elle vraiment ou ne font-ils que glisser sur ses pensées ? Élodie se souvient de sa première cigarette. Elle n’avait pas douze ans, c’était Josiane, la fille du marchand de journaux, qui avait apporté le paquet, des américaines, il y avait le dessin d’un chameau « Comment tout cela peut-il être si net ? », elles étaient cinq, cinq ou six ? elles s’étaient cachées au creux des buissons du petit parc derrière l’école, elles avaient toutes toussé, sauf Josiane, qui avait aussi apporté de la chiclette « Pour l’odeur ! » leur avait-elle affirmé. Tout cela est si loin ! La première cigarette, la première danse « collé serré », le premier baiser…

Élodie marche. Elle sourit. Elle ne le sait pas.

Elle s’arrête au placottoir installé devant la Brûlerie. Elle s’approche de la petite bibliothèque et en ouvre la porte. Elle farfouille parmi la douzaine de bouquins, romans, histoires d’amour ou de crime, psycho-pop, vieux magazines. Tout au fond, un très vieux poche à la couverture usée et cornée. Son visage s’illumine. Paroles !

Rappelle-toi Barbara

Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là

Et tu marchais souriante

Épanouie ravie ruisselante

Sous la pluie

La mélodie s’infiltre, insidieuse, et Élodie se met à fredonner, ses yeux se brouillent, et, le livre à la main, elle s’assoit, songeuse.

Heureuse.

Oh Barbara

Quelle connerie la guerre

Qu’es-tu devenue maintenant

Sous cette pluie de fer

De feu d’acier de sang

Et celui qui te serrait dans ses bras

Amoureusement

Elle tourne les pages. Lit un vers, deux, elle se met à rechercher les poèmes. Le papier a jauni. Le livre a une odeur de renfermé… Oh Barbara… La porte de la Brûlerie s’ouvre… Ô cette odeur de café ! Ce parfum ! Elle lève les yeux et aperçoit la machine, le bras qui tourne au-dessus de la cuve en inox, et, derrière cette si merveilleuse odeur, le grésillement des grains… « Grand-père Adelphe ! » et la vieille maison de pierre grise, les nids d’arondes tout au long du long couloir, et la minuscule cuisine, sa table à la nappe cirée aux carreaux rouges et blancs, et la vieille cuisinière de fonte noire, le seau d’anthracite, les briquettes, le petit tas de bûches… et là, debout, grand-papa, une longue cuiller de bois à la main, et il tourne et remue les grains qui grésillent dans la grande poêle de fonte noire elle aussi… et ce parfum ! oh ! ce parfum ! et, petite fille, tu as les yeux immensément ouverts.

« Ça sent bon, hein, Élodie ? »

Et tu le regardes et ne sais que lui répondre. Tu ne sais que penser « Ça sent si bon ».

Les souvenirs affluent. Élodie est autant dans le présent et le passé et ils s’entremêlent si bien qu’elle ne sait plus où elle se trouve. Elle a fermé les yeux, gardé les mains sur le livre ouvert.

Tes lèvres restent closes. Tu es au paradis. Ça sent si bon. As-tu jamais senti si doux parfum !

« Veux-tu goûter ? »

Grand-père saisit du bout des doigts un grain.

Comment ne se brûle-t-il pas ? Tu le regardes. Tu hésites…

« Prends ! Et croque ! »

Lentement tu tends la main, tu l’ouvres à plat, la paume vers le haut. Grand-père y dépose une petite graine tiède encore à la belle couleur marron. Il sourit.

« Vas-y ! Croque ? »

Tu portes la main à tes lèvres, glisses ce grain entre tes dents… et l’écrases !

Tu garderas toute ta vie cette soudaine si forte amertume… et, ce jour-là, tu as certainement fait une des plus effroyables grimaces que visage puisse faire ! Et grand-père garde ce sourire si doux, et, de sa voix plus douce peut-être encore : « Tu vois, Élodie, les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent ; parfois elles nous trompent. » Et, disant ces mots, il se tourne vers la vieille armoire, en tire une boîte à biscuit de métal blanc et l’ouvre. Il te tend un toffee.

« Tiens ! Tu le mérites bien ! » Ses yeux pétillent. « Tu m’en veux ? » Et tu hoches la tête, de bas en haut de haut en bas d’abord… puis, soudain, de gauche à droite et de droite à gauche, et de plus en plus vivement, et même si des larmes brillent encore au coin de tes yeux, si elles ont laissé quelques traces plus pâles à tes joues, un sourire comme une fleur éclot.

« Oh ! non ! grand-papa, non ! »

La porte de la Brûlerie se referme lentement. Et, peu à peu, le parfum s’efface.

Élodie reste ainsi longuement, songeuse. Elle garde les yeux fixés sur une dizaine de moineaux qui se disputent les miettes d’un croissant éparpillées sur les planches du placottoir. Elle plonge la main dans les tréfonds de sa sacoche, ajoutant désordre à celui qui déjà y règne, à la recherche de ses cigarettes.

« Suis-je bête !… treize, vingt-six, trente-neuf, cinquante-deux, soixante-cinq… » et, arrivée à cent-soixante-neuf, treize au carré, elle s’arrête. Les chiffres, les nombres la fascinent. Et de se réciter les tables fait fuir cette envie de fumer qui parfois survient. Douze fois douze, cent-quarante-quatre. C’est un carré qui est aussi le produit de deux carrés, neuf et seize. Trois fois trois et quatre fois quatre. Tout comme l’est trente-six. Ô magie des nombres. Et l’infini ! Et à cet infini il est possible d’ajouter un ! Et il y a l’infini des entiers, l’infini des nombres pairs, celui des nombres impairs… Et l’addition de tous ces infinis n’est autre que l’infini.

L’envie de boucane a disparu.

Ce n’est même plus l’orage

De fer d’acier de sang

Tout simplement des nuages

Qui crèvent comme des chiens

Des chiens qui disparaissent

Au fil de l’eau sur Brest

Et vont pourrir au loin

Au loin très loin de Brest

Dont il ne reste rien

Si belle, songe-t-elle, et si difficile à chanter…

Élodie s’est levée. Elle a repris sa marche. Son errance. Et elle ne s’en est même pas aperçue. La ville peut être un lieu si calme. L’univers. La musique silencieuse que font les étoiles. L’infini. Et si l’espace était infini ? Si le temps l’était ? L’univers grandit. Les rêveries d’Élodie l’emmènent loin, très loin. On ne voit plus que de trop rares étoiles. Les plus brillantes. « Il y en avait tant la nuit quand j’étais petite !… »

« Mais où suis-je ? » Un souvenir de miche de pain bis affleure à sa mémoire. Les dimanches. Les dimanches de l’enfance. La crête de croûte si croustillante qu’il n’en restait que la trace de retour à la maison ! « Oh ! c’est la boulangerie ! l’odeur du pain ! » Ces effluves font monter une toute petite faim. Alors elle s’assoit à l’une des tables de la terrasse. La plus éloignée. Ses pieds lui font un peu mal. Elle les glisse hors de ses chaussures, les pose bien à plat sur le sol frais. Un homme âgé approche. Il est très droit, très digne. Complet veston gris anthracite, chemise blanche au col amidonné et cravate gris souris. Feutre gris à peine plus clair que le tweed du costume. Il s’assoit, toujours très droit, et pose le feutre sur la table. D’une poche il sort une pipe d’écume, de l’autre une blague de cuir fin et souple. Il bourre la pipe. Ses gestes sont précis et sûrs. La pipe entre les lèvres, il sort un briquet. La flamme jaillit. Un cercle d’une fumée légère sort de sa bouche et lentement se dissipe. Un serveur sort, le pas rapide. Un journal à la main. Et, d’une voix d’une infinie déférence :

— Bonjour, monsieur le juge.

Il pose le journal sur la table.

— Comme d’habitude, monsieur le juge ?

— Oui. Le thé. Avec un nuage de lait. Merci.

Le garçon s’éloigne. L’odeur du tabac, suave, s’épand. Oh ! ce n’est pas le gros tabac gris que fumait le grand-père ! « Ce doit être un tabac anglais » se prend-elle à songer, mais sans pour cela que s’éveille en elle le désir. « Peut-être moi aussi devrais-je m’offrir un thé… Et puis, pourquoi pas, une viennoiserie… » Une maman arrive avec une poussette. Un garçonnet marche à côté d’elle. Ils prennent place à l’une des tables. La maman se penche sur la poussette. « Mais Sidonie doit m’attendre ! »

Élodie alors se lève, et, le pas plus vif, s’en retourne à la maison. Elle chantonne, parfois fausse un peu.

Rappelle-toi

Rappelle-toi quand même ce jour-là

N’oublie pas

Un homme sous un porche s’abritait

Et il a crié ton nom

Barbara

Et tu as couru sous la pluie

Et tu t’es jetée dans ses bras

Ruisselante ravie épanouie

Élodie ne sait trop pourquoi les chansons tristes lui réjouissent l’âme et le cœur.

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