La tempête de CB

La journée avait commencé sous un ciel bas et gris, lourd de menace, mais les heures avançaient sans que ne se déclenche la grosse précipitation annoncée. Le temps semblait comme suspendu, figé dans une moue boudeuse dont on commençait à se dire qu’elle passerait, comme tout le reste. La ville relâcha peu à peu sa garde. Des fenêtres s’ouvrirent dans le vain espoir de capter une petite brise pour chasser la moiteur et les vitres d’auto restaient baissées. Quelqu’un oublia son imperméable sur un banc. L'atmosphère était étouffante mais paraissait stable. Aussi le premier éclair prit-il la ville de court. Lorsqu’il déchira l’air avec un rugissement de prédateur, la réalité pourtant attendue la frappa de stupéfaction. Quelques gouttes lourdes, énormes, s'écrasèrent au sol avant que ne retentisse immédiatement le deuxième hurlement. Puis l'orage éclata.


          Le vent qu’on avait espéré toute la journée déferla en feulant dans les rues de la ville, faisant tournoyer en tous sens des trombes d’eau glacée qu’il projetait sur tout avec une violence inouïe. L’attaque fut si soudaine que chacun courut chercher refuge dans le premier abri, avec plus ou moins de chance. Le ciel était d’un noir d'encre, parfois zébré par le crachat brutal d’un nouvel éclair. Le vent s’engouffrait partout, se lançait dans les avenues, envahissait les grands espaces, claquait contre les obstacles, forçait les passages étroits. Le bruit de son souffle dément avait toutes sortes de variations effarantes. Comme pour contrebalancer les déchaînements du vent, plus personne ne bougeait. Certains se terraient au plus profond de bâtiments dont les planchers vibraient. D’autres étaient tapis dans leurs voitures valdinguant au gré des bourrasques, roulés en boule dans le fond d'abribus qui se remplissaient d’eau ou se collaient, trempés, rudoyés par les gifles venteuses, aux murs de porches inefficaces. Tétanisée face aux éléments déchaînés, la ville essayait de se raccrocher à une pensée rassurante. On se répétait qu’un orage, ça n’est jamais bien long. Mais celui-ci semblait ne pas vouloir de fin. Il s’acharnait avec une rage sans cesse décuplée. Il n’épargnait rien. Les arbres qui ne ployaient pas se déchirèrent ; des vitrines se mirent à trembler avant de voler en éclat ; des clôtures furent sauvagement arrachées ; le pont tanguait dangereusement, semblant vouloir prendre la fuite. Sous les yeux hébétés des habitants, toutes sortes d'objets tourbillonnaient dans les airs. La ville gémissait, craquait, se disloquait. Et le vent mugissait, fracassant la pluie sur les murs, les toits, les rues, les parcs, abattant les maigres défenses trouvées sur son chemin. Après quelques minutes, l’eau déferlait dans les pentes, en bouillon tumultueux ; d’immenses lacs agités se formèrent sur l’asphalte défoncé.

          Ivre de sa puissance, le vent se mit soudain à hoqueter. Les bourrasques, quoiqu’encore intenses, devinrent sporadiques. Dans un dernier sursaut, le vent tomba brutalement. Le ciel se déchira, laissant apparaître des lambeaux de bleu larmoyant. La pluie se mit à tomber drue, serrée, comme un rideau cherchant à dissimuler l'intime. Son intensité diminua progressivement. La ville, sonnée, retrouva peu à peu une respiration. Un orage, ça ne dure jamais bien longtemps. 

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