La madeleine de Marie-José

Dès l’âge de deux ans, je grandis en Afrique où mon père exerça sa carrière dans les Travaux publics pendant deux décennies. Les retards dans les travaux n’étant pas choses d’exception et les frais de retard étant bizarrement exponentiels, il n’était pas rare que les vacances des troupes soient reportées! Le contrat des expatriés prévoyait un voyage par an vers la mère-patrie afin que l’employé et sa famille retrouvent parents et famille élargie pendant leurs vacances. Au début des années 50, peu étaient ceux qui acceptaient un séjour en Afrique avec femme et enfants. Un tel incitatif n’était pas négligeable.

Maman a vite appris qu’un contrat n’est pas toujours respecté bilatéralement, mais peut au moins être compensé : il lui arriva de faire un aller-retour Dakar-Paris-Dakar pour confier ses filles à leurs grands-parents ravis.

Imaginons les sentiments que pouvaient ressentir Maman-Lo et Bon-Papa : leur fille ne resterait que quelques jours, mais ils auraient pour eux seuls les deux petites filles, puis une troisième plus tard. Cela contribua à créer des liens très forts entre eux et nous. ‘’ Va-t-on partir les premières chez Maman-Lo et Bon-Papa’’ demandions-nous?

Année après année, je retrouvais les objets ‘’scotchés’’ au dos de Maman-Lo: les patins en feutre que je glissais sous mes souliers pour faire briller le parquet; l’encaustique de cire d’abeille: mission de confiance nous était accordée de cirer les frises et personnages sculptés du bahut, des armoires et du buffet, fabriqués par le grand-père de Maman-Lo; l’eau de rose en compresse sur les paupières, les vitamines, le parc de Seaux, le lac et les cygnes, l’Allée d’Honneur bordée de marronniers, etc…. J’étais tellement contente de toucher doucement, d’utiliser un tout petit peu de …, de pointer du doigt ce que je remarquais de nouveau : je me sentais chez moi, je devenais bavarde; ma petite sœur jouait à de vrais jeux sortis de la cave pour nous; moi, je voulais que Maman-Lo s’occupe de moi!

A chaque séjour, j’emmagasinais de nouveaux gestes et façons de faire de ma grand-mère, je prenais le plus grand plaisir à l’imiter, à apprendre en la regardant faire. Plus tard, je lui disais qu’elle était à la fois une femme d’avant la guerre qui savait tout faire comme une femme au foyer et qu’elle était aussi une femme informée ayant son opinion et sachant la défendre; c’était une avant-gardiste pas mal féministe sans le savoir. Elle disait que si les cuisines étaient dessinées par une dessinatrice, elles seraient mieux adaptées aux besoins des femmes, pour la hauteur des comptoirs, l’emplacement des prises de courant, des lumières, etc. Elle lisait beaucoup, et avait monté le premier club de lecture dans sa banlieue. Je ne réalisais pas l’intensité avec laquelle je l’observais, je la prenais en exemple, je remarquais qu’elle faisait ce qu’elle disait, elle ne remettait pas ses promesses. Vers 5 ou 6 ans, je notais la différence entre les styles de vie, de climat et niveau social qui séparaient mon pays natal et celui où je vivais avec ma famille, où j’allais à l’école. Vers 8, 9 ans, je franchissais la grandeur minimum pour faire du repassage; une pile de mouchoirs était mise de côté pour mon apprentissage.

Ce pêle-mêle de gestes, d’odeurs, et d’échanges composait une ambiance faisant partie intégrante de chez mes grands-parents.

Si la madeleine de Proust est ce déclencheur qui fait surgir du passé une multitude de souvenirs, Maman-Lo serait ma Madeleine, attentive, chaleureuse, généreuse, émotive, oui, tellement émotive, des larmes, des rivières de larmes, de joie, de peine, se sont déversées de ses yeux, Madeleine, Maman-Lo.


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