L'habit du moine de CB

 Tous les samedis, au sortir de la douche, Julien avait le sourire aux lèvres. Après s’être examiné, nu comme un vers, dans le miroir en pied de la porte pour constater que sa fin quarantaine assez sédentaire se portait plutôt bien, il jetait un regard de défi au rasoir qui resterait sur son support, se coiffait négligemment d’un coup de doigts et se dirigeait en sifflotant vers la penderie, où il choisissait avec délectation des vêtements simples et confortables, doux au toucher et qui sentaient l'odeur complexe de la maison et du jardin et non celle, détestable, du nettoyage à sec.

Ce samedi, après avoir passé un boxer à l’élastique un peu lâche orné de pandas, il avait opté pour un polo au rouge pâlissant dont le col, plus grisâtre que blanc, avait perdu son maintien et s’avachissait légèrement, laissant son cou libre de tout frottement. Le jean choisi avait été si maintes fois lavé qu’il en était d’une douceur incroyable, lui faisant comme une seconde peau. Il avait enfilé des chaussettes en fibres de bambou dépareillées et trouvait amusant de voir un éclair vert succéder à un éclair jaune lorsqu’il marchait d’un pas rapide. Les espadrilles complétant sa tenue avaient sans doute déjà été blanches. Elles étaient désormais d’une couleur indéfinissable, légèrement béantes, totalement ridées et ne gardaient leurs lacets que par habitude. Ses pieds s’y épanouissaient avec bonheur, lui rendant grâce de leur accorder un peu de répit.

Les voisins qui le voyaient partir, du lundi au vendredi, en costume trois pièces strict avec cravate guindée et chaussures de ville impeccablement cirées, attaché-case en cuir à la main, avaient mis longtemps à comprendre qu'un seul homme habitait la maison et aucun des individus qu’il condamnait dans sa toge solennelle ne l’aurait reconnu un jour de fin de semaine. Ce dont, finalement, il se fichait éperdument.

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