Journal de Line Bérubé

15 septembre 2019. Une maison devenue trop grande. Au mur de l’escalier qui mène à l’étage, un assortiment de cadres joliment disposés. Pèlerinage familier, paysage composé de sourires candides, clichés d’innocence. Sourires troués, regards pétillants, ces visages me narguent de leur insouciance. Frimousses espiègles, petits anges attendrissants, saison disparue. À l’étage, deux chambres inoccupées. Sur les commodes reposent d’autres photos témoignant d’une vie de famille bien vivante. Les effluves d’un vieux pot‑pourri vanillé me ramènent aux promenades d’été, aux cornets de crème glacée. Voyage dans le temps… Ma main caresse une jetée moelleuse oubliée sur un lit. Dans le silence feutré de la pièce, un intrus se faufile et s’infiltre au cœur de mes réminiscences; le tic‑tac incessant de l’horloge du rez‑de‑chaussée. Fidèle métronome du quotidien, chef d’orchestre chevronné qui bat habilement la mesure du temps qui file et qui ne reviendra plus.

16 septembre 2019. Ce matin, j’entends le cri des oies qui nous quittent pour l’hiver. Regroupées ensemble, elles luttent contre la direction que le vent leur impose. Elles connaissent instinctivement leur itinéraire et ne se laissent pas influencer ni intimider par le déchaînement des éléments de la nature. Déterminées à aller rejoindre la chaleur, faisant preuve de bravoure, ces créatures affronteront toutes les intempéries possibles, au cours de leur expédition. Il y a de belles leçons de vie à tirer de leur exemple.

17 septembre 2019. Dans un coin ombragé de mon salon se tient une plante géante. J’ignore son nom; je ne m’y connais pas en horticulture. Toute échevelée, presque disloquée, ses feuilles poussent de façon désordonnée. Ça va de pair avec sa propriétaire… Je m’en confesse, il est vrai qu’elle attend parfois très longtemps sa ration d’eau. Elle ne m’en tient pas rigueur, elle continue sa croissance comme elle l’entend. Témoin silencieux, personnage muet au cœur des épisodes de ma vie, c’est à peine si je la remarque. Pourtant, elle en aurait long à raconter! Ce matin, j’observe de nouvelles branches qui s’allongent vers le bras de mon fauteuil, un peu comme si elle cherchait à attirer mon attention. C’est nouveau, il me semble… Elle qui, toute sa vie, a écouté inlassablement, elle qui a si généreusement prêté son oreille, souhaiterait‑elle qu’on la remarque enfin?

18 septembre 2019. Que j’aime l’odeur des soirées de fin d’été! Cet amalgame d’effluves qui embaument l’air est délicieux. Ce parfum de sous-bois qui domine, qui se mêle aux arômes du jour endormi. Comme si les odeurs de l’aurore sommeillaient au creux des feuilles et que la brise du crépuscule venait s’y ravitailler afin de créer une fragrance exclusive.

19 septembre 2019. À ma fenêtre, de gigantesques guêpes cherchent à entrer. Le gel de la nuit dernière les a frigorifiées. Elles pressentent sans doute que la nuit prochaine leur réservera le même sort. Elles examinent soigneusement, désespérément, le moindre interstice qui leur donnerait accès à l’intérieur. Désorientées, les frelons tournent, s’entrechoquent et frappent contre ma vitre. Dans leur urgence, l’agressivité les gagne. Menaçantes, insistantes, elles convoitent l’ouverture, le passage secret, la fissure qui aurait pu échapper à une congénère. C’est une course folle, un combat sans merci. Heureusement, les carreaux sont étanches!

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