Journal de Ève Charette

Jour 1

Sœur Cécile ferme la porte derrière moi amenant avec elle une odeur particulière de vieux livres. Elle pose un regard indubitable sur moi exerçant un pouvoir presque aussi assaillant que ce parfum. Pourtant, je compte inlassablement 10-9-8-7-6-5-4-3-2-1 et à l’envers 1-2-3-4-5-6-7-8-9-10. Sur mes doigts du plus petit au plus grand et l'inverse avec rythme, pair, impaire.

Je compte aussi les mots de ses phrases que j’entends mais dont je ne comprends pas grand chose. La première phrase dépasse 10 mots, je suis rendue à 12 lorsqu’elle entame une litanie de consignes. J’arrête de compter ses maux et je me concentre sur les mots qui me donne une envie répressive de renifler. Toc, toc, toc je suis distraite par la pluie rassurante dans son exactitude en harmonie avec la mesure que je décompose en 5-4: 3+2, 2+3, 1+4, 4+1, 5+0, 0+5 pour 4: 2+2, 4+1,0+4. Temps forts ou temps doux, une noire ou une blanche, la croche s’accroche et j’entends vaguement ‘besoins de clarifier les notions apprises en classe avec l’aide d’un tuteur car vous êtes susceptible de multiplier les étourderies, je compte sur vous pour éviter les erreurs d’inattention’ 10 octobre 1970.

Je remarque ses longs doigts flétris, ses cheveux hirsutes et son regard absent comme si le passé ne comptait plus et l’avenir encore bien moins. L’attente est subitement devenue un fardeau à compter les jours, les heures et les secondes. La musique de chambre n’a que de définition musique et chambre, L’orchestre est abandonné. Ce vieil homme qu’est devenu mon père a bâti son avenir sans compter son temps. D'innombrables heures auprès de ses patients à coup de baguette magique pour soigner les plus démunis qui ont toujours pu compter sur lui.

À mon tour de trouver le temps long, je n’entends plus que son souffle rassurant dans son exactitude en harmonie avec nos vies; une qui s’achève et la mienne sur laquelle je peux encore compter. 27 novembre 2020.

Jour 2

L'histoire reste à écrire mais à force de plonger mon regard dans ses yeux-là ce matin, j’espère atteindre un sentiment d’euphorie ou du moins une exaltation si temporaire soit-elle. Tous les moments sont propices pour ce genre d’empirisme. Ce n’est pas la première fois que je me prête à ce jeu mais je dois avouer que toutes mes connaissances en la matière cette fois-ci, sont disons bien juvéniles. Toutes les occasions sont bonnes pour que je jette mon dévolu scrupuleux de manière à scruter le moindre signe. Tellement, que je tombe parfois en contemplation. J’essaie pourtant de ne pas m’abandonner aux seules ressources de mes connaissances qui parfois avaient fait fuir la solitude mais à quel prix ? Contempler le paysage me plaisait certes mais y vivre jour après jour relevait de l’exploit.

Je poursuis donc mes excès, comment dit-on déjà ? La beauté n’apporte pas à dîner.

J’analyse un sourire discret ou je convoite une expression, fort à parier que j’irai jusqu’à mater une réaction parce que j’aspire à cette sublime ascension qu’est le ravissement. Je m’approche de mon approche avec fatalité en creusant davantage mon discernement et mon regard sur la maturité. On ne naît pas mature on le devient . Voilà ! La nouvelle n’est sans doute pas réjouissante , je dois regarder la réalité en face mais mes premières rides sont apparues ce matin . 28 novembre 2020.

Jour 3

Écouter le silence semble indisposant. Juste envie de dormir sur le canapé du salon, la télé ouverte, la lumière ouverte, les rideaux fermés et le portable dans la main. Plonger à l’intérieur de soi sans égratignure tient du miracle.

La peur rôde. Les prières s’imposent. Toutes ces questions sans réponse et le doute s’installe. Quelle sensation désagréable, s'agripper pour ne pas tomber. Un bruit étrange soudain suit...et des mains froides glissent sur son dos et soulèvent sa blouse. Elle sent que c’est un homme et il sait ce qu’il veut.

Elle, ne sait pas quoi lui dire. D’où vient-il et quel est le dévouement qui le conduit jusque ici.

Écouter le silence 29 novembre 2020

Jour 4

Petit matin doux. Le mois de décembre nous invite à la douceur et au lâcher prise. Libérer la rivière de notre vie. Comme abandonnés que nous sommes au plus fort que soi: la saison hivernale. Contre vents et marées pour certains ou contre les limites de l’endurance urbaine pour certains autres; les citadins. La transparence d’une journée tarde à se faire voire, la brume des tempêtes n’épargne personne. Le froid vif a lui aussi, son effet binaire: fringant ou perçant. Tout n’est plus prévisible dorénavant et ce, pour plusieurs mois. Attendre l’éveil de la nature se veut d’un miracle tant la froidure est abrupte. Se surprendre à rêver d’une pluie d’été et de l’inlassable chant de la cigale nous piège malgré tout. Malgré les croyances des pelures d’oignons susceptibles d’être nos prévisions météorologiques qui, quoi que farfelues permettent l’espoir la tangente se maintient plutôt vers la turbulence des enfants qui sonne l’alarme au grand froid.

Dans l’espace temps ou nous sommes, n’être aucunement habile à lâcher prise est énigmatique. Prévoir ce qu’on ne peut contrôler n'existe pas. Petit matin doux à l’instant présent, maintenant et aujourd'hui. Prémisse d’un long hiver et d’un printemps tardif ? Dieu seul le sait et le diable s’en doute. 30 novembre 2020


Jour 5

Dire Adieu à Maria

Depuis cet après-midi Ave Maria tourne en boucle...Je le sais par cœur pour l'avoir chanté mille et une fois.

Cette fois, je n'écoute pas Ave Maria pour les bonnes raisons... comme célébrer Noël et pas non plus pour cerner la note si fine de Maria Callas en mesure finale, même pas proche...

Non, c'est mon chant du cygne pour Maria Pina, morte ce matin.

Tout s'est arrêté pour elle ce matin. Toute cassée qu’elle était en dedans. Maria n'a pas eu beaucoup de temps devant elle et nous, encore moins. Les larmes aux yeux que j’ai depuis ce matin les siens ce sont fermés. Beaucoup d'émotions ça. J'aurais aimé chanter Ave Maria avec elle mais l’histoire ne fini pas comme ça.

Ma belle Maria a perdu son combat...Elle laisse dans le deuil une famille tissée serrée italo-canadienne...une famille adorable avec un petit bébé tout neuf, la première petite fille de la famille. Gage que la deuxième va s'appeler Maria parce que ça porte bonheur ! ...

Adieu belle Maria.

En parlant de Dieu, Svp mon Dieu,accueillez Maria dans votre paradis sans souffrance maudite... Vous qui pouvez changer l'eau en vin, ce serait le temps, maintenant de changer la maladie en santé. J’ai oublié le reste de la prière.

Délivrez-nous du mal... tsé celui qui nous a enlevé notre belle Maria...

Amen

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