Histoires à trois voix de Catherine G.

Maude Rich, accidentée

Maude ouvre les yeux. Une seconde. Les referme. Ses paupières sont lourdes. Sa bouche est sèche. Elle entend une voix lointaine. Elle reconnait la voix forte, puissante de son amoureux. Il semble avoir une conversation mais avec qui? Aucune autre voix ne se fait entendre. Au prix d’un énorme effort, elle fait une autre tentative. Elle regarde dans la direction de la voix. Qui est cet homme avec cette boule de cheveux et cette barbe fournie? Pourtant la voix est celle d’Alban. Et ce sont ses longs doigts qui emprisonnent les siens. Elle referme les yeux une seconde. Mais les rouvre aussitôt. Le contact visuel se fait. Les prunelles noires de l’homme qui lui parle, rencontrent les siennes. Comme réponse, un cri

— Annie! quelqu’un! Elle est réveillée! Vite! Vite!

Pourquoi son chum s’énerve-t-il comme ça? Qui est Annie? Où est-elle ? À l’hôpital? Pourquoi aucun son ne sort de sa bouche? Elle a la langue et les lèvres sèches. Pourquoi tout ce bruit? Alban a les yeux embués. Il a l’air si heureux! Ça fait combien de temps que je suis ici?

Alban, conjoint de la patiente,

Alban s’approche du lit. D’un geste doux, il caresse le visage impassible puis embrasse les lèvres tant aimées. Il approche le fauteuil, lui prend la main et goûte à son muffin.

— Heum c’est vrai qu’il est bon. Je suis revenu à la base, pépites de chocolat avec une pâte au chocolat aussi.

Il prend une deuxième bouchée.

— Oui, vraiment, pas mal moelleux. Sans aucun doute mieux réussi que ceux de la dernière fois. Je sais pas ce que tu en dirais, peut-être un peu trop dense encore. Mais le goût est bon.

Alban monologue avec Maude à toutes ses visites. Il essaie d’imaginer ses réponses. Il crée une conversation. Quand son regard se pose sur le visage tant aimé de son amoureuse, il lui faut quelques minutes pour remarquer que Maude a les yeux ouverts et le regarde. Au fond, de ses yeux, il la voit. Elle est là, toute là! Il saute sur ses pieds.

— Annie, quelqu’un! Elle est réveillée! Vite! Vite!

Alban ne sait plus quoi faire. Il prend la main de Maude et d’un ton excité lui parle

— Maude, mon amour, je suis là. Ouvre les yeux, STP. Maude, mon amour. Mon amour.

Lorsque deux infirmières alertées par les cris d’Alban entrent dans la chambre, la patiente a de nouveau les yeux fermés. Devant leur regard interrogateur, Alban se justifie

— Je vous le dis, elle a ouvert les yeux. J’ai pas rêvé. Elle me regardait.

L’homme a détourné le regard pour convaincre les deux femmes. Tout à coup, une d’entre elle constate elle-aussi que la patiente ouvre les yeux.

— Jeannine page le neuro de garde! Alban, continue à lui parler doucement.

Annie, infirmière

Depuis quelques semaines, le conjoint de la patiente de la chambre 212, s’essaie à la cuisine. Il doit bien nourrir ses deux ados! Quand ils sont assez « mangeables », il leur en apporte avec son éternel sourire. Elle se demande quand il va commencer à perdre espoir et espacer ses visites. Pour l’instant, la seule preuve du temps qui passe sont ses cheveux et sa barbe qui poussent. Si ça continue, aux Fêtes, il va ressembler à Boule Noire. Des fils blancs ont fait leur apparition dans sa barbe seuls témoin de l’angoisse que lui cause cette situation. Perdue dans les dossiers à compléter, ce n’est qu’au deuxième appel, qu’elle prend conscience qu’il appelle d’une voix excitée. D’un pas pressé, avec sa collègue, elle entre dans la chambre. L’état de la patiente ne semble pas avoir changé depuis ce matin, hier, avant-hier. Elle regarde Alban prête à devoir le raisonner mais du coin de l’oeil, elle voit les yeux qui s’ouvrent et se referment mais se rouvrent à nouveau. Elle regarde l’homme et l’encourage à parler à sa bienaimée.

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