Histoire à trois voix - Line Bérubé

Chantal Rancourt — « victime de synchronicité »

On dit qu’il n’y a jamais de hasard dans la vie. J’y crois maintenant. Lorsque ma famille et moi avons dû déménager au loin pour le travail de mon conjoint, jamais je n’aurais cru possible que nous aurions l’opportunité de revenir habiter dans notre ville natale. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises ! Qui aurait dit que le supermarché deviendrait un jour le théâtre d’une réconciliation entre Louise et moi, mon amie de berceau, avec laquelle je m’étais brouillée dix ans auparavant. Non, ce n’était pas un hasard ; j’avais bel et bien rendez‑vous… Nos emplettes étaient terminées, alors mon mari et moi avons roulé notre panier jusqu’à une caisse qui allait bientôt se libérer. Nous avons rapidement commencé à mettre nos achats sur le tapis roulant, sans jeter un coup d’œil au couple devant nous. Rien d’étonnant, nous vivons dans un monde si pressé, que nous prêtons rarement attention aux autres... Une fois notre panier vide, j’ai relevé la tête et mon regard a croisé celui de Louise qui se tenait juste à côté de moi. Mon cœur a fait trois tours. J’ai paniqué ! J’ai voulu fuir, foutu réflexe, mais ses yeux se sont remplis de larmes, elle s’est avancée vers moi et m’a prise dans ses bras. Dans son étreinte, j’ai ressenti à quel point elle m’avait manquée toutes ces années et j’ai pleuré. J’ignore combien de temps nous sommes restées là, enlacées... Le temps s’est arrêté. Je venais de retrouver ma sœur de cœur et je me foutais bien du reste.


Rolande Lallier — Caissière

Sacrée routine ! Des fruits, des légumes, des viandes pis du dessert, en veux-tu, en v’là ! Je vois plein de monde aussi, mais sans vraiment les voir, que j’vous dirais... Y passent assez vite, que c’est comme si y’étaient assis sur mon tapis roulant, eux autres avec ! Ouin… mes journées sont pas mal toujours pareilles... À part des fois, y’arrive des affaires spéciales... Comme l’autre jour ! J’étais pour aller en break, mais j’ai pas été assez vite pour mettre ma pancarte, faque y’a un couple qui s’est ajouté dans ma file. Quand j’ai vu ça, me suis dépêchée à pitonner la commande des clients pour pouvoir placer ma pancarte tout de suite après. Mais là, quand j’me suis virée vers l’homme pour lui dire le total, j’sais pas c’qui s’est passé, mais j’ai vu deux femmes à « brasse-corps » qui braillaient comme des veaux ! Les deux hommes avaient l’air de se connaître, parce qu’y s’regardaient en souriant. Faque j’ai compris qu’y s’passait rien de grave. Fiou !... Mais j’vous dis que ça surprend ! Pis là, une autre femme s’est ajoutée dans ma file d’attente, juste en arrière de l’autre couple ! Eh mautadine ! J’aurais donc dû mettre ma pancarte, avant ! Faque là, j’savais pu quoi faire, moé ! Ça braillait !... Vous comprenez que j’étais pas à l’aise pantoute ! J’voulais pas interrompre personne, moé là ! Ça fait que j’ai attendu… avec un sourire niaiseux dans face.


Judith Lamothe — cliente dans la file d’attente

Bon ! Le panier d’en avant est vide, ça devrait aller vite, ici… Quelle heure il est ? O.K. il me reste encore du temps avant la réunion. Je n’ai rien oublié, là ? J’ai le café, la crème, les muffins, le fromage et la trempette de crudités. Ça devrait être assez ? En tout cas, si les collègues ne sont pas contents, ils se taperont l’organisation la prochaine fois ! Ben voyons ! Pourquoi ça n’avance pas ? C’est donc bien long ! Veux-tu bien me dire pourquoi ces deux femmes-là retardent tout le monde! Elles pourraient bien aller faire leur « social » ailleurs ! C’est bien ma chance, ça ! Je choisis toujours la pire file d’attente ! La caissière ne pourrait pas leur dire de se dépêcher un peu ? Si j’étais à sa place, je leur dirais qu’il y a du monde qui attend ! Mais non ! Elle reste là, avec son air insignifiant !... Eh que j’haï ça l’incompétence, moi !

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