histoire à trios voix de Jo du Lac

Denis S., le propriétaire.


Ouf! Denis se tient là, debout, impuissant.

Pas facile ce matin, pense-t-il.Voilà tout un pan de ma vie qui s’effondre.

Mon coeur est gonflé et lourd. J’étouffe. J’ai mal à la tête, comme un étau qui serre et serre. De sourds battements me frappent les tempes. Un marteau-piqueur. J’ai soixante-dix ans et j’ai envie de pleurer.

- Okay, okay, respire, relâche la pression!

Le bruit maintenant, ne vient plus de l’intérieur. C’est celui de la grue mécanique, bien audible, qui remplit tout l’espace. Et voilà ma maison qui s’écroule comme un château de cartes. Une construction de pacotille, un abri de vieux cartons mouillés. Après le passage dévastateur de la crue printanière, ses murs imbibés d’eau et de moisissures semblaient faits de papier mâché. Ç’a pris à peine quelques coups dans son flanc pour qu’elle s’écroule. C’était pas un palais. Mais, c’est mon père qui l’avait bâti !

Il avait hérité de ce lopin de terre sur les berges de la rivière. Les ainés de la famille avaient eu droit à des terrains situés au bord de la route. Mon père avait toujours aimé la rivière, il n’avait pas rechigné à s’installer tout près du rivage pour y construire sa maison. C’est là que je suis née. C’est là que j’ai toujours vécu. Et moi aussi je l’aime cette maudite rivière.


Frédérick, son fils.


Ouf! Frédérick est là aussi ce matin pour soutenir son père dans cette épreuve inconcevable. Son père qui a toujours habité dans cette demeure. Il l’avait quitté lorsqu’il s’était marié. Mais moins d’un an plus tard, au décès du grand-père, son épouse et lui, étaient revenus pour prendre soin de la grand-mère. Aujourd’hui, c’est Frédérick qui tend la main à son père.

Il connait bien toute l’histoire. La construction effectuée au petit bonheur des matériaux rassemblés à gauche et à droite, souvent offerts par le voisinage. Son père disait toujours que ce n’était pas un palais. Lorsqu’il en avait hérité à son tour, il l’avait agrandi, amélioré et y avait élevé sa famille. Frédérick y avait vécu comme un petit roi.

Aux premiers jours de l’inondation, le jeune homme avait tout tenté pour sauver la maison. Lorsque la municipalité a décrété qu’elle devait être démolie, il avait tenté d’emmener son père visiter des constructions récentes dans un nouveau développement.

-Papa, ta maison, même avant l’inondation, elle ne valait pas grand-chose. Pis, pense pas à reconstruire ici. Le ministère de l’Environnement te le permettra pas.

-Viens, on va aller voir les condos. Maman, elle, va aimer ça avoir une belle cuisine moderne et une salle de bain qui a de l’allure.

-Allez, déprime pas! C’est juste du matériel.

Céline Paquin, journaliste au journal Le Canada français.


Ouf! je me trouve sur la rue Bellerive. Je peux vous dire qu’il y a beaucoup de tension aujourd’hui. La crue des eaux de la rivière Richelieu a laissé place à la désolation et à des scènes déchirantes, comme ici alors que la maison de la famille S. doit être démolie. Des centaines de propriétés ont dû être évacuées et des dizaines démolies depuis la mi-avril. Plusieurs autres subiront le même sort. Il faut agir rapidement, plus de deux mois que ces demeures sont touchées par l’eau souillée et les moisissures.

Malgré que le ministère de la Sécurité publique ait fourni de l’information sur les précautions à prendre pour la santé et sécurité de tous ceux touchés par les inondations. Alors que l’on sait que cette situation est susceptible de constituer un risque pour les personnes qui sont exposées aux matériaux atteints; on constate que certains propriétaires s’opposent et ne veulent pas être relogés.

Ils s’accrochent à leurs biens. Espérant quoi? Un miracle?

Est-ce le cas de monsieur Denis S. Je vais tenter de m’approcher du fils pour en savoir plus.

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