Deuxième consigne

Café Ferlucci. Premier jour de juillet

Café Ferlucci, dans ce qui était la boutique du chapelier. Sur ma petite table carrée, dans l’arrière-boutique, une tasse orange sur une soucoupe, avec un espresso allongé. Double. Amer. Chaud. Délicieux. Une autre table sous un miroir. Lui, casquette noire, ticheurte vert olive, et l’ordi, noir, ouvert devant lui. L’iPhone posé à côté. Des écouteurs dans les oreilles. Et les mains posées sur le clavier. Il faicebouque. Posé à la verticale contre la paroi, un bloc de feuilles lignées. Elle, cheveux noir, débardeur blanc, l’ordi, un iBook. Et ses mains elles aussi reposent sur le clavier. Parfois, elles bougent. De chaque côté du miroir, d’anciennes petites gravures encadrées. Derrière elle, une page de la Presse, la première du cahier Actuel, laminée. L’atelier des Caldaroni, un article de Nicolas Bérubé sur d’anciens commerces de Montréal.

Dans ce qui était la boutique. De la première table, je n’aperçois que le distributeur de serviettes de papier qui cache à demi le pot de verre du sucre, et un iBook ouvert. Sous la table, une paire de jambes féminines, croisées, chaussées de sandales dorées. À la table suivante, un jeune homme, cheveux courts, les deux pouces sur son téléphone posé sur ses cuisses, ou alors les mains tiennent un crayon et griffonnent quelques notes sur un petit carnet. Un verre de jus de fruits presque vide. Tout au fond, à la table le long de l’étroite vitrine, une femme aux longs cheveux noirs coiffés en deux tresses sages.

Le premier, à la casquette noire, ôte ses écouteurs. Il se lève. Se déplie. Cela ne lui semble pas être si facile. Il fait trois pas. Revient. S’assoit.

Au-dessus du miroir, une petite fenêtre carrée éclaire la pièce. À gauche comme à droite, accrochées aux lambris de bois peint de blanc, deux formes de bois, souvenir du chapelier… et cireur de chaussures.

Café via Berri, le même jour. Là aussi, la fête est absente. La tasse est blanche. Plus grande. Et s’il y a plus de café, il est moins amer, tout aussi chaud… et moins goûteux. Les notes d’un piano jazz accompagnent le bruit gris de la ventilation. Trois clients, tous devant un ordinateur. Sous le grand écran derrière moi, un homme déjà âgé. Un autre se tient sous une toile immense de Mariluna Martel. Le grand bleu. Un portrait de femme. Lui porte un survêt à capuche gris rayé de blanc. À l’autre bout, à une table faisant face à la vitrine, ticheurte jaune et gros casque noir couvrant les oreilles. Cheveux très courts. Le barista est assis à la plus grande des tables. Sur celle-ci, près de la vitrine, un petit vase blanc avec quatre bambous. Il reste plus d’une vingtaine de sièges libres ! Sur le trottoir, près du panneau d’arrêt, deux signaux temporaires, oranges, tous deux montrant un vélo et, au-dessous, en capitales, le mot détour. En dessous, l’un indique Berri et l’autre Piste cyclable de Castelnau. Le café de Ferlucci est meilleur.

Mardi. Neuf heures. Café Larue, sur Jarry. Pas de journaux. À la station Jarry, ni Métro, ni 24 heures. Le Devoir est absent des tables du café. Je ne suis pas seul avec un petit carnet. De biais face à moi, une jeune femme. Petite robe d’été gris pâle, aux fines lignes blanches, horizontales sur le devant et verticales dans le dos. Sur la table, un muffin à demi mangé et un café latte dans un verre. Le téléphone dans la main. Le cahier est ouvert. Quelques notes sur la page de gauche. Une carte de visite posée sur ces mots. Elle se lève, va à la porte. Elle téléphone. Au comptoir, cela défile. Elle revient s’asseoir. L’appareil a des rayures rouges et blanches. Elle écrit avec une pointe Bic bleue. Tient le téléphone de la main gauche collé à l’oreille droite. Elle prend une morce du muffin, l’appareil coincé entre la joue et l’épaule. Elle écrit sur la page de droite, de courtes lignes serrées. Un mince ruban rouge vif sert de signet. Elle boit une gorgée de café. Le verre est presque vide. La mousse y dessine une dentelle abstraite. Elle parle. Elle possède une jolie voix. Elle a les cheveux courts. Elle sort, laissant le reste du muffin et le verre vide sur la soucoupe bleue. Je bois la dernière gorgée de café et ne tarderai pas à suivre son exemple.

Elle n’était pas partie. Elle s’était assise au soleil sur le banc devant le café. Il fait déjà chaud.

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