Conte du pourquoi de CB

Observe les chats bien attentivement, regarde-les fouiner dans les moindres recoins, vois comme leurs oreilles restent en alerte pour ne rien perdre de ce qui se dit, écoute les multiples modulations de leurs miaulements… Ne trouves-tu pas qu’il ne leur manque que la parole ? Laisse-moi te raconter…

       En des temps si lointains que l’arrière-grand-mère de l’arrière-grand-mère de mon arrière-grand-mère ne l’a jamais de ses yeux vu, les chats parlaient. Tu me diras connaître le Chat Botté, beau parleur s’il en est, mais tout comme chacun sait, Le Chat Botté n’est qu’une histoire inventée, alors que je te parle, moi, de la vérité vraie. Tous les chats parlaient et bien sûr, les chattes aussi. L’une d’entre elles était même réputée pour avoir la langue bien pendue et adorer capter l'attention de son auditoire. Comme toutes les chattes, elle était d'une curiosité insatiable et se servait des moindres informations recueillies de-ci de-là pour étoffer ses récits, ce qui les rendaient crédibles et surtout extrêmement attrayants. Si elle était bonne observatrice, racontait avec un vocabulaire riche et varié et tournait ses phrases avec dextérité, elle n’avait toutefois aucune idée de la psychologie humaine, fort éloignée de celle des félins. Aussi utilisait-elle des éléments privés sans se donner la peine de voiler les caractéristiques permettant de comprendre à quelle personne elle se référait.  Ce manque de confidentialité était effectué sans malice, mais il n’était pas du goût de tout le monde de voir étalés au grand jour certains faits qui auraient dû restés secrets, certaines anecdotes gênantes ou certaines paroles destinées à un usage plus exclusif - et plus d'un subirent les conséquences de divulgations naïves mais intempestives.

       Un matin qu'elle se promenait les yeux bien ouverts, le nez en l’air et les oreilles dressées, ouverte à toute nouveauté, elle tomba sur une querelle entre le cordonnier et le marchand d’épices à propos des charmes de la fille du boucher qu’ils auraient tous les deux aimer épouser. En ces temps reculés, il était fort mal vu qu’avant les épousailles on aille plus loin qu’un effleurement de la main ou éventuellement un léger baiser sur le front le jour du Nouvel An, avec l'accord des parents. Mais ce que la chatte entendait laissait supposer que les deux commerçants avaient obtenu un peu plus, chacun de leur côté, ce qui indifférait d'ailleurs tout à fait l’animal qui n’attribuait aucun intérêt aux bonnes mœurs humaines, si bien qu’elle n'en fit pas immédiatement grand cas.

       Toutefois, quelques jours plus tard, un pêcheur revint de mer avec une prise meilleure que d’ordinaire et, désirant vendre tout son poisson, il engagea la chatte pour faire son boniment devant son étalage. Ravie de cette opportunité d’être écoutée, la chatte décrivit les écailles des poissons comme aussi brillantes que les lèvres de la fille du boucher après un baiser enfiévré du cordonnier et la senteur qui se dégageait de l'étal comme aussi enivrante que celle laissée par une nuit d’amour avec le marchand d’épices. Le boucher, furieux, sur rua alors sur elle, l’attrapa par le cou, qu'il enserra dans un collier et la suspendit à l’un de ses crochets de boucherie le temps d’aller demander des comptes aux deux malotrus et à sa fille.


       La chatte en conçut une frayeur si grande que lorsqu’on la dépendit, elle fit serment de ne jamais plus prononcer le moindre mot et se chargea d’avertir la gente féline de l'époque et sa descendance des dangers de la parole. Quant aux humains, ils prirent l'habitude de mettre des colliers aux chats, pour le cas où l‘un d’eux aurait le désir de retrouver cette parole perdue !

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