Changement de règle de CB

Les représentants municipaux avaient décidé que la pluie commencerait à tomber à 18h18. Ça laissait aux employés des bureaux le temps d’aller faire quelques courses et de rentrer chez eux sans être mouillés, aux enfants le temps de profiter un peu des jeux extérieurs avant de rentrer souper et aux étudiants universitaires l’occasion d’attendre le bus et de rejoindre leur logement sans que ne soient détrempés leurs livres et leurs cahiers. Cette heure de départ ne souleva aucune objection et fut adoptée à l’unanimité.


L'heure d'arrêt des précipitations quotidiennes occasionna plus de discussions. Les élus l’avaient fixée à 21h06, heure approximative à laquelle les commerçants quittaient leurs établissements. Certains de ces derniers avaient aussitôt argué que leurs clients n’aimeraient pas devoir quitter leurs commerces sous des trombes d’eau et que ça obligerait les plus accommodants d'entre eux à devoir fermer leurs boutiques au-delà de l’heure légale. L’installation d’auvents devant les commerces fut suggérée pour résoudre ce problème.


D’autres s’inquiétaient plutôt du fait que, pour éviter de se retrouver trempés, les clients devraient passer près de trois heures dans leurs magasins. Cette durée de magasinage pouvait éventuellement être considérée comme raisonnable pour acheter les vêtements de toute une année, les cadeaux de Noël d’une famille très nombreuse ou tous les meubles et électroménagers d‘un premier logement mais paraissait quelque peu excessive pour la plupart des achats courants.

Un architecte inspiré émit alors l'idée de regrouper les commerces en un unique complexe qui contiendrait aussi le cinéma, la bibliothèque et des restaurants, ce qui permettrait aux clients de passer de l’un à l’autre à l’abri. L’idée fut jugée par trop farfelue. Qui aurait le goût d’acheter un pantalon après avoir mangé un gueuleton, d’essayer des chaussures le jour où il lui faudrait remplacer ses chaussettes trouées ou de passer à la bibliothèque avec un siège de toilette sous le bras ? Une citoyenne fit judicieusement remarquer qu’il paraissait de plus dangereux de rassembler autant de monde dans le même édifice, les pertes en cas de glissement de terrain pouvant alors se chiffrer par milliers d’âmes.


Un élu proposa l’idée de faire plutôt pleuvoir la nuit, avec pour argument que c’est le moment où le plus de monde est, si ce n'est inactif, au moins à l’intérieur. Mais la mairesse lui remit vertement les pendules à l’heure :  ce serait aussi le pire moment pour faire évacuer les gens, si tant est du reste que quelqu’un s’aperçoive à temps qu’il y avait un problème, la municipalité n'ayant guère les moyens de rémunérer un veilleur de nuit.


Un petit groupe de citoyens tenta de faire réduire la durée des précipitations, mais les scientifiques étaient formels : si on voulait continuer à produire des fruits et des légumes et remplir les nappes phréatiques, il fallait qu’il tombe une quantité minimale d’eau. Réduire la durée de déversement obligerait à augmenter la quantité d’eau à faire tomber en même temps. Tout le monde connaissant les risques inhérents à une trop grande arrivée d'eau dans un court laps de temps, on jugea leur proposition trop téméraire.


     Après quelques échanges houleux, 18h18 à 21h06 obtint finalement l’appui d’une courte majorité, personne n'ayant pu mettre sur la table un meilleur projet.


Par souci d’économie, le contrôleur de précipitations avait été commandé à l'autre bout du monde. Lorsqu'il arriva, le jour même de la réexpédition de l’appareil gouvernemental mis à la disposition de la ville, on se rendit compte avec horreur que la machine avait bien été programmée pour les heures décidées, mais en fonction du fuseau horaire du pays d’origine de l’appareil et que personne n’avait les compétences requises pour la reprogrammer.

     Si bien qu'il pleut désormais des hallebardes de 6h18 à 9h06 tous les jours, ce qui arrose copieusement à peu près tout ce que la ville compte d’habitants. Le commerce de parapluie et imperméables a pris un essor considérable pour devenir la principale source de revenus de la région.

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