Autre lipogramme d'une fausse biographie. CB

Mon homme fut peu concerné question propreté des lieux lors des décennies qui précédèrent mon intrusion chez lui. Utiliser une serpillère sur le sol, jouer du poignet pour qu’une guenille frotte les stores ou qu’un chiffon époussette les bibelots, éponger éviers et comptoirs, dépoussiérer les coussins des bergères, lustrer les feuilles des ficus, ou même lessiver du linge ou récurer une poêle (bien que ce soit peu fréquent qu’il en utilise une), très peu pour lui.


Les soins nécessités pour tenir son logement propre furent donc longtemps le privilège d’une dénommée Philomène, dont le côté mère supérieure me donne encore des frissons, bien que dix-sept printemps se soient écoulés depuis notre dernière rencontre. Nos deux essences se révélèrent très vite en vive opposition. Son besoin irrépressible d'ordre et son obsession pour l’extrême dénuement sur et sous les meubles (y compris, du reste, en leur intérieur) empêchèrent l’éclosion de mon bordel, élément essentiel de mon bien-être personnel. Son inflexibilité pour ce qui est de ses heures de présence et l’intensité des bruits émis lors de celles-ci impliquèrent pour moi des réveils dès potron-minet, chose extrêmement difficile pour une femme inconditionnellement nocturne. Bref, nous ne trouvions ni point de convergence ni moyen de fonctionner ensemble.


Mon homme, plutôt connu comme gourou indéfectible du non-dit et défenseur de l’idée que le temps règle tout pourvu qu’on intervienne le moins possible, dut plusieurs fois violenter ses convictions et mettre les points sur les i des deux côtés, ce qui fut bien loin de suffire pour régler nos différends. On peut même dire que jeter de l’huile sur le feu eut sûrement provoqué moins de tort...

 

Je fis donc tout en mon pouvoir pour que mon chum considère comme bonne, voire unique solution de virer Philomène.


Féministe et quelque peu ingénue, je crus sincèrement possible une juste division des corvées pour l’hygiène minimum requise de notre petit 4½. Idée on ne peut plus incongrue semble-t-il pour le roi de mon cœur, qui se mit promptement en recherche de quelqu’un susceptible de s’occuper de tout. Toutefois, nulle perle ne surgit de l’univers pour prendre le poste et le temps fit effectivement son œuvre... Bien qu’il m’en coûte de le dire publiquement, force m’est de concéder que depuis le renvoi de Philomène, je me coltine seule tout le boulot. Très régulièrement, je sens monter en moi une bouffée de remords et surtout (dois-je le préciser ?) d’immenses regrets pour l’éviction irréfléchie de cette mégère si efficiente !

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