Androgyne

Elle était seule quand ses paupières se soulevèrent. On l’avait enfermée dans une cage avec un pot de chambre en guise de toilette et une vieille paillasse censée lui permettre de dormir. Ce n’était pas très propre et elle grimaça à l’odeur. Elle examina la cellule d’à côté pour trouver un jeune homme recroquevillé sur lui-même. À son allure elle sut que c’était un humain des rues. Il releva la tête en sentant qu’elle l’observait. Sa gorge rouge lui indiqua que cela ne devait pas faire longtemps qu’il avait perdu sa voix. Dans cette semi-pénombre, elle constata qu’il pleurait, ses yeux bleus brillaient de tant de tristesse qu’elle en eut le souffle coupé.

Le vétérinaire entra et alluma les néons, il se retourna pour les dévisager. Il faisait deux têtes de plus qu’eux et leur sourit gentiment.

— Nous te trouverons un bon propriétaire, tu as un bon pedigree.

Il se rapprocha et la jeune femme recula de peur qu’il ne la blesse. Elle détestait les vétérinaires qui pouvaient, pour un oui ou pour un non, vous euthanasier.

— Celle-ci est mignonne, dit-il à sa technicienne.

Il se pencha sur ses notes et reprit d’une voix plus douce et féminine. Son visage avait évolué, il s’était affiné, sa mâchoire n’était plus celle de tout à l’heure, même les poils de son corps s’étaient métamorphosés. Il venait de changer de sexe au gré de son humeur.

— Ton compagnon de cellule n’aura pas cette chance, il devra être rééduqué et apprendre à vivre comme un bon humain.

La jeune prisonnière sentit son cœur s’accélérer. Elle savait ce que cela signifiait. « Rééduquer » était un mot trop doux pour parler de castration et de soumission. Tous les humains ne devaient venir que des élevages et ceux, sauvages, qui persistaient encore à pulluler les campagnes se voyaient systématiquement rééduquer. Seulement, le mode de vie des androgynes leur coupait toute liberté et ils ne s’y faisaient jamais vraiment. Perdre sa voix, ses doigts pour certains, avec en plus le pouvoir de reproduction, rendait fous la plupart d’entre eux. Ils finissaient sur la chaîne des petits fous avant d’être exécutés. L’émission la plus regardée et la plus décriée de cette société.

La porte d’entrée de l’institut émit un tintement et Célestine crispa tout son corps. Elle avait tout fait pour rester discrète et n’aurait pas dû s’approcher des bennes à ordures de ce restaurant. La fourrière l’avait vite repérée et il n’avait fallu que d’une fléchette bien placée pour l’attraper. Maintenant, elle serait revendue et de nouveau la propriété d’un de ces dictateurs. Elle craignait tellement qu’on ne découvre son secret qu’elle en serrait les poings à se blesser.

À la réception, on accueillait le client et le vétérinaire se leva. Il revint plus tard accompagné.

— Voici notre nouvelle arrivante. C’est une race qui vaut cher. Certainement que son maître est mort et qu’elle s’est enfuie. Elle n’a pas été marquée et personne ne la recherche dans notre base de données. Une Franrois de haute qualité à petit prix. Je n’ai pas eu le temps de l’examiner plus en détail, mais elle me semble en parfaite santé.

Le client s’approcha et Célestine se retint d’échapper un cri. Elle ne devait surtout pas s’exprimer, c’était interdit, de quelque forme que ce soit. Il s’agissait de son secret le plus précieux qui lui permettait de garder son intégrité. L’Angrogyne qui accompagnait le vétérinaire était différent de ceux qu’elle avait rencontrés, un côté de son visage était femme et l’autre homme. Il semblait coincé entre deux états et ne parvenait pas à en sortir. Cela lui conférait une apparence si étrange qu’elle ne réussit qu’à l’observer.

Il pencha la tête, l’étudia lui aussi, puis sourit à pleines dents et pivota vers le maître des lieux.

— Je la prends, elle est parfaite et loin d’être farouche. C’est une pièce d’exception en effet.


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