Nuit

Hier, au cours de la nuit, un incident insolite s’est déroulé dans notre quartier, reconnu pourtant pour être un des plus tranquilles de la ville. Une patrouille de police a découvert une très jeune femme inanimée sur un banc du petit parc Saint-Vincent-Ferrier, derrière l’église du même nom. Elle y était allongée, près des jeux d’enfant, enroulée dans une vieille couverture de la reine des Neiges. Elle n’avait aucun papier sur elle, et elle ne parle pas. La police est à la recherche de tout témoin pouvant lui fournir certaines pistes. Elle est grande, mince, les cheveux longs très noirs ; elle aurait au plus vingt ans.


Oui, c’est moi qui vous ai appelé. Ce n’est pas la première fois qu’ils se disputent, loin de là. Cela fait un peu plus d’un mois qu’ils ont emménagé juste en face, et c’est presque tous les soirs qu’il y a de la chicane. Et, bien sûr, avec les fenêtres ouvertes — oui, c’est la saison, non ? —, on ne peut que les entendre…


Nous faisions notre patrouille habituelle. Il était trois heures du matin. Nous longions le petit parc derrière l’église, et Saïd, mon collègue, me demande d’arrêter. « Recule, y’ a un itinérant sur un des bancs, qu’il me fait, va doucement. » Il y avait effectivement une ombre sur un des bancs. J’ai arrêté la voiture. Saïd est sorti. Il s’est approché du banc. Il en était à deux ou trois mètres, il s’est alors retourné et m’a fait signe de venir. Je l’ai donc rejoint. Nous nous sommes approchés. La personne était couchée en chien de fusil, face au dossier, enveloppée dans une couverture grise qui avait l’air plutôt sale. Mais, vous savez, y’ a pas trop de lumière là. On ne voyait que ses pieds, chaussés de runnings orange sans lacets, et ses longs cheveux très noirs. Elle ne bougeait pas, mais on voyait aux mouvements du thorax qu’elle respirait. Je me suis approchée. Je n’aurais su dire, sur le moment, s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme, pas plus qu’en dire l’âge. Je lui ai posé la main sur l’épaule, lui demandant : « ça va ? », mais c’est à peine si cet individu a bougé, il n’a fait qu’émettre une sorte de grognement, comme un râle. Saïd alors lui dit : « Qu’est-ce que vous faites là ? Levez-vous ! Vous savez pas qu’un règlement vous interdit d’être dans un parc à cette heure-ci ? » tout en lui posant la main sur l’épaule et la secouant, pas très fort. C’est alors qu’elle a réagi, avec un mouvement de recul, tournant la tête, et ses yeux s’ouvraient tout grand, effrayés. C’était une fille. Dix-huit vingt ans tout au plus. Elle s’est assise, lentement, elle tenait sa couverture, la reine des Neiges, serrée contre elle, elle nous regardait, mais c’était comme si elle ne nous voyait pas. Et elle ne disait pas un mot. Voyant que nous n’arrivions à rien, nous avons demandé une ambulance…


Oui, hier soir, c’était plus que des cris. J’entendais des bruits de vaisselle cassée, des coups secs qui claquaient, et des insultes, des sacres que j’oserais presque pas répéter. C’est pour ça que je vous ai appelés. Vous avez pris ben tu temps pour arriver… Enfin… J’avais à peine raccroché que j’ai entendu une porte claquer. Pis je l’ai vue sur le trottoir. « J’crisse mon camp ! qu’elle criait, tu m’aimes pas ! » « Vas-y ! sacre ton camp ! qu’y y répondait, pis r’met pas les pieds icitte ! j’t’ai assez vue ! » Excusez-moi, moi, j’parle pas comme ça ! Il était sur le balcon. Elle, elle s’était assise sur le bord du trottoir, prostrée, elle pleurait. Lui est rentré, ressorti, lui a lancé une vieille couverture. J’pense que c’était la reine des glaces, dessus, vous savez, la vue de Disney. Elle est restée là comme ça longtemps…


Nous, on a pris l’appel, pis comme on était stationné pas loin, ça nous a pas pris cinq minutes pour être sur place. Elle était assise sur le banc, enveloppée dans une couverture tout usée, toute pâle de la reine des Neiges, oui, pis elle regardait droit devant elle, mais c’était un regard vide, comme s’il vous traversait. La policière s’était assise à côté d’elle et lui tenait les mains. Son collègue, debout à deux trois pas, et visiblement dépassé. J’ai tout de suite pensé à une overdose, et Max, qui me regardait « On prend la civière ? », c’est clair qu’il avait eu la même réaction. Ça fait qu’on l’a mise dans l’ambulance, pis on est allé à Jean-Talon, à l’urgence. Et on est reparti très vite, un autre appel, un accident, près du métropolitain…


Puis elle s’est levée, et elle est partie. Oui, par là. Ça fait pas bien longtemps… Oui, vers le nord. Mais j’peux pas vous en dire plus…


Tu marches. Tes pieds te font mal. « Y m’aime pas. » Tu pleures. « Y m’respecte pas. » Tu vas tête basse. « Jamais. Jamais. » Ces pensées tournent comme un carrousel dans ta tête. Et tu marches. Tu ne sais plus où tu es. Près d’une station de métro, tu rencontres une bande de jeunes. Ils parlent fort. Ils fument. Tu quêtes une cigarette. Une fille aux longs cheveux vert pomme t’en tend une, une autre, au visage plein de piercings, t’offre du feu. Tu leur dis merci d’une toute petite voix, d’un pâle sourire. Et tu t’éloignes, tu poursuis ton chemin… La fumée te fait du bien…

La sonnette ne fonctionnait pas. Nous avons frappé à la porte. Un chien s’est mis à japper. Nous avons entendu une voix masculine fatiguée. « Lady ! Tais-toi ! Lady ! » La porte s’est entrouverte. « Oui ? Qu’est-ce qu’vous voulez ? » Un homme, taille moyenne, les cheveux en broussailles, les yeux qu’il avait visiblement du mal à garder ouverts, « Oui ? il a répété, vous voulez quoi ? » « Y’ a eu une dispute ? » lui a demandé Sonya. Il avait l’air tout étonné. « Une dispute ? » Il a regardé par la fenêtre. « La folle d’en face ? qu’y fait ; Regardez-la, derrière ses rideaux, elle est toujours là à nous épier… elle nous aime pas. »…


Vous savez, y’ a des soirs comme ça, ça dérougit pas. Regardez la salle d’attente. Pleine. Qu’esse vous voulez qu’on fasse ?… Oui, je me souviens. Une jeune femme, de longs cheveux noirs tout emmêlés, enveloppée dans une couverture de la reine des Neiges. Oui, j’ai fait un premier examen. À part ses yeux grands ouverts et qui semblaient ne rien voir, et le fait qu’elle était mutique, tout paraissait normal, le pouls, la respiration, la tension ; ce n’était manifestement pas un cas d’overdose, elle n’avait aucun des symptômes. Elle s’était endormie, c’est pour ça qu’on l’a laissée sur la civière. J’avais prescrit une série de tests et d’examens… Pis c’est vers les cinq heures qu’on s’est aperçu qu’elle avait filé. La civière était vide. Et personne ne l’avait vue. Oui, vous pouvez demander aux gardiens, ou au personnel de l’accueil, mais, vous savez, ça, c’est la première chose que l’on a faite. Reste les caméras. Mais, pour ça, faudra que vous demandiez à la sécurité…


« Y m’aime pas. » Cette monotone mélopée, sous ton crâne, refuse de s’éteindre. Les rues sont désertes. Tu en croises parfois une plus éclairée, plus animée. Et, d’instinct, quand tu vois un char de police, tu t’enfonces dans l’ombre. « J’fais jamais rien d’bien, qu’y m’dit. » Tes pleurs reprennent, tes larmes strient tes joues de traces pâles et grisâtres. Tu t’assois sur les premières marches d’un escalier. Tu sanglotes. Tu aimerais tant que ton cerveau se vide de tout. De tout…

Tu te relèves. Tu as mal partout. Tu frissonnes. Et pourtant il fait chaud. Tu serres autour de tes épaules la vieille couverte de la reine des Neiges. Tu aimerais bien avoir une autre cigarette. Un joint… Et tu marches. Tu traînes les pieds, mais tu marches. Tu ne sais vraiment plus où tu te trouves. Rues, ruelles, rues, avenues, ruelles, boulevards, rues, ruelles… tout se ressemble. « Y dorment. » Tu longes une ruelle sombre. Presque au bout, à quelques pas d’une large avenue, une porte de garage verte. Une fenêtre avec un chat y est peinte. Et une porte entrouverte, sur laquelle une pancarte dit : La maison du bonheur. Tes yeux se mouillent. Surviennent en ribambelle une foule de souvenirs. Tartes au citron, sushis, les longs silences, meringues ratées, dessins et coloriages, marches, rires… L’église. Tu traverses la rue. Tu t’assois sur les marches. Te relèves. Tu y es beaucoup trop visible. Tu te souviens du petit parc, derrière. Tu es si fatiguée. Tu t’y enfonces. Tu t’assois sur un des bancs. « Pourquoi ? Pourquoi ? » Tu t’allonges. Doucement, tout doucement, tu te recroquevilles… Peu à peu, toutes tes pensées pâlissent, s’effacent…

Tu sombres…


***


— T’étais où ? Je t’aime…

— J’t’aime.

— J’t’aime.

— J’t’aime, tu sais…

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